Migration et “gouvernance des corps”

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Depuis sa création, ACINA a toujours voulu faire fonctionner de concert un travail de terrain à fort impact et une démarche intellectuelle exigeante, afin de questionner aussi ses propres interventions. 

Pour nourrir les pratiques de ses équipes et de ses partenaires et pour faire changer le regard sur les nouveaux arrivants, nous vous proposons la lecture d’un article de Lana Breuzé, chargée de mission au sein de l’association, issu d’un mémoire portant sur “La gouvernance des corps dans le contexte de la migration intracommunautaire”.

Enjeu dans les rapports sociaux et dans les différents domaines de la vie (santé, politique, travail, etc.), le corps fait aujourd’hui l’objet de nombreux dispositifs qui se trouvent être « au cœur de ce qui fait aujourd’hui le politique »[1]. En effet, dans nos sociétés contemporaines, le politique, et donc, le pouvoir, transcendent l’espace privé et se glissent dans les interstices de l’intime. 

La manière dont s’exerce cette emprise de l’État sur les corps est plus ou moins visible, recouvre différents champs d’actions et diffère en fonction des populations à qui elle s’adresse et que le politique aura « identifié » comme conformes ou déviants par rapport à la norme sociale établie. Nous emprunterons ici le concept de « gouvernance des corps » pour définir ce contrôle de l’État et des institutions sur les personnes migrantes en situation de précarité et de mal-logement.

« La logique institutionnelle fait que celui qui n’entre pas dans les catégories préformées, catégories à teneur ethnocentriste, risque tôt ou tard de relever de l’appareil répressif. »[2] Les corps migrants sont historiquement soumis à un double processus de stigmatisation-surveillance. Assignation d’une identité déviante « justifiant » une gouvernance accrue des corps, ce double-processus s’est largement renforcé dans nos sociétés contemporaines, évoluant en parallèle de la mutation des mécanismes de contrôle social.

Stigmatisation et surveillance des corps : l’étiquetage pour le contrôle

Dans les années 1975-1980, dans un contexte de délitement de l’État social, de crise économique, de libéralisation des marchés et de libre circulation des capitaux et des individus donnant l’impression d’un monde aux frontières physiques de plus en plus poreuses, l’attrait pour les questions de sécurité et d’immigration s’accroît[3], la seconde cristallisant les inquiétudes de la première. L’immigration serait la cause de tous les maux de la société, où en tout cas, pourrait les expliquer : elle serait un danger pour la souveraineté, la sécurité intérieure, la cohésion nationale, le système social et le marché de l’emploi. Dans ce contexte, la figure de l’étranger est construite socialement comme étant synonyme de déviance[4], et ce, via différents processus discursifs, tant quantitatifs que qualitatifs, au sein des arènes médiatiques et politiques.

La construction de la figure du déviant s’effectue selon un processus relationnel, puisqu’elle se définit par l’interaction entre ceux qui définissent la norme (dépositaires des normes, entrepreneurs de morale) et ceux qui en subissent le contrôle social (supposés déviants). Représentés « […] comme ne partageant pas l’horizon d’attentes normatives de la société française. »[5] et victimes de processus de racialisation et d’altérisation, le migrant devient « l’étranger déviant ». 

Le travail d’étiquetage opéré par les stratégies discursives de ces entrepreneurs de morale va conduire à l’assignation du stigmate de la déviance à l’immigré, qui, dans l’imaginaire, va renvoyer à des attributs, eux-mêmes liés à des caractéristiques secondaires imaginées (ne veulent pas s’intégrer, ne travaillent pas, etc.). Lorsque l’étranger est en situation de précarité et contraint à vivre en habitat précaire (bidonville, squat, etc.) ce stigmate va se doubler de celui du « mauvais pauvre ». Processus qui concourt à masquer les causes structurelles de la pauvreté des personnes ainsi que le poids de l’étiquetage ethnocentré par les dominants des groupes qu’ils définissent comme déviants par rapport à la norme et par là, le rôle des politiques et des mécanismes de marginalisation qu’ils emploient. 

Le lien opéré entre corps migrant et corps déviant est à la fois historiquement construit et, concernant les migrants en situation de précarité et de mal-logement, d’une contemporanéité indiscutable. Ce rapprochement se nourrit des discours médiatiques et politiques qui, à leur tour, influencent l’action publique. Selon Alice Sophie Sarcinelli, pour les pouvoirs publics « les expulsions sont une manière de gouverner les déviants. »[6]

Expulsions et contrôle spatial des corps

Un rapport sur le recensement des évacuations forcées en France en 2013 met en exergue que la majorité de la population vivant en bidonville a été expulsée de force au moins une fois au cours de l’année, puisque l’on dénombre en 2013 environ 16 000 personnes en France vivant en bidonvilles et squats et 21 000 personnes évacuées[7]. Cet exemple est édifiant et met en évidence la politique adoptée depuis plusieurs années. En 2018, selon une note d’analyse produite par Romeurope, ce sont 65% des personnes vivant en bidonvilles ou squats qui se sont faites expulsées de leurs lieux de vie[8]. Encore aujourd’hui, malgré la crise sanitaire, l’expulsion reste l’apanage des pouvoirs publics. Entre le 10 juillet 2020, (fin de l’état d’urgence sanitaire et de la prolongation de la trêve hivernale), et le 31 juillet 2020, déjà au moins 441 personnes avaient été expulsées[9].

Ce rapide panorama permet de mettre en exergue que « l’évacuation est devenue ces dernières années un véritable instrument d’action publique. »[10] L’expulsion devient une technologie gouvernementale utile au contrôle de la mobilité et au contrôle spatial des individus étiquetés comme déviants. 

Les conséquences de ces expulsions sont désastreuses pour les personnes, elles créent des ruptures dans les parcours d’accompagnement, entravent l’accès à l’éducation des enfants, détruisent l’ancrage local et créent des situations d’errance. En ce sens, « les pouvoirs locaux jouent un rôle majeur dans la définition des régimes d’hospitalité publique […]. »[11] Par les expulsions répétées et la mise à distance des personnes, il semble que le politique, par un rapport de domination, tente de réduire « leurs possibilités de durabilité sociale dans la ville »[12].

Aussi pourrions-nous questionner l’utilité du diagnostic social, qui, tel qu’utilisé aujourd’hui dans le cadre des expulsions pourrait être pensé comme une technique de contrôle et de gouvernance des corps par les pouvoirs publics. En effet, le recensement des personnes en vue d’une mise à l’abri, ne menant qu’à la marge à des mises à l’abri pérenne, par définition, ne devient qu’un recensement. Par la pratique du recensement et de l’expulsion, les pouvoirs publics semblent ainsi exprimer leur pouvoir de contrôle sur la mobilité des corps, produisant, de fait, un contrôle permanent en mobilisant des stratégies disciplinaires au sein de sociétés de contrôle.

Aux expulsions s’ajoute un discours sur l’intégration traduisant une gestion contradictoire de la part des pouvoirs publics. Celle-ci s’illustre parfaitement par les mots de Michel Agier, « Une main qui frappe, l’autre qui soigne »[13] et questionne la possibilité pour les personnes de s’engager dans un parcours d’insertion, alors même que la contrainte à l’errance qui s’exprime par un pouvoir sur les corps, est utilisée comme modèle de gestion.

 


[1] Fassin E, Memmi D, Le gouvernement des corps, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, “Cas de figure | 3”, 2004, 269p.

[2] Costa-Lascoux J., Soubiran F., « Actualités bibliographiques : Travailleurs immigrés et contrôle social.» In: Déviance et société. 1980 -Vol. 4 -N°3. pp. 279-301. DOI : https://doi.org/10.3406/ds.1980.1054Consulté le 02/11/2020. URL : www.persee.fr/doc/ds_0378-7931_1980_num_4_3_1054

[3] Comment en atteste la multiplication des lois relatives à l’immigration et son intérêt croissant dans les arènes politique.

[4] Processus qui ne date toutefois pas de nos sociétés contemporaines mais qui s’y renforce très largement.

[5] Dalibert M., Doytcheva M., « Migrants roms dans l’espace public : (in)visibilités contraintes », Migrations Société, 2014/2 (N° 152), p. 75-90. DOI : 10.3917/migra.152.0075. Consulté le 31/10/2020. URL : https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2014-2-page-75.htm

[6] Sarcinelli A-S., « Les régimes de l’hospitalité et de l’inhospitalité publiques des Roms migrants. Le cas des camps roms non autorisés à Milan », Migrations Société, 2014/2 (N° 152), p. 91-102. DOI : 10.3917/migra.152.0091. Consulté le 05/11/2020. URL : https://www.cairn-int.info/revue-migrations-societe-2014-2-page-91.htm

[7] Ligue des droits de l’Homme et European Right Roma center, Recensement des évacuations forcées de lieux de vie occupés par des Roms étrangers en France, 2013. Consulté le 10/11/2020. URL : https://www.ldh-france.org/IMG/pdf/evacuations_forcees_2013.pdf

[8] Collectif National Droits de l’Homme Romeurope, Note d’analyse : Expulsions de bidonvilles et squats habités par des personnes originaires d’Europe de l’Est en France métropolitaine, 2018. URL : https://www.ldh-france.org/wp-content/uploads/2019/03/Expulsions-bidonvilles-squats-2018-Note-d%C3%A9taill%C3%A9e-VF.pdf

[9] Collectif des Associations Unies, Lettre interministérielle du Collectif des associations unies face aux expulsions de campements, squats et bidonvilles, 30/07/2020. Consulté le 10/11/2020. URL : https://www.ldh-france.org/wp-content/uploads/2020/08/CAU_lettre-interministc3a9rielle-cau-30-juillet-2020-publique-.pdf

[10] Cousin G., Legros O., « Gouverner par l’évacuation ? L’exemple des « campements illicites » en Seine-Saint-Denis », Annales de géographie, 2014/6 (n° 700), p. 1262-1284. DOI : 10.3917/ag.700.1262. Consulté le 12/10/2020. URL : https://www.cairn-int.info/revue-annales-de-geographie-2014-6-page-1262.htm

[11] Legros O. et Vitale T., « Les migrants roms dans les villes françaises et italiennes : mobilités, régulations et marginalités », Géocarrefour, Vol. 86/1 | 2011. Consulté le 12/09/2020. URL : http://journals.openedition.org/geocarrefour/8220

[12] Belqasmi Mohamed, « Entre dissuasion, assistance et activisme : l’accueil ambivalent des migrants roms en France », Confluences Méditerranée, 2015/2 (N° 93), p. 127-141. DOI : 10.3917/come.093.0127. Consulté le 02/11/2020. URL : https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2015-2-page-127.htm

[13] Agier M., « La main gauche de l’Empire. Ordre et désordres de l’humanitaire », Multitudes, 2003/1 (no 11), p. 67-77. DOI : 10.3917/mult.011.0067. Consulté le 04/11/2020. URL : https://www.cairn-int.info/revue-multitudes-2003-1-page-67.htm