Séverina : l’interview du mois

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Ce mois-ci, dans l’interview du mois, vous pourrez découvrir l’histoire de Florina-Severina. Arrivée en France en 2013 à l’âge de 26 ans, avec son mari et sa belle-mère, elle vit aujourd’hui encore en bidonville à Villebon-sur-Yvette (91) et est accompagnée depuis février 2021 par l’équipe d’ACINA en Essonne.

 

“Je m’appelle Florina Severina, j’ai 34 ans et je suis arrivée en France en 2013.”

 

Florina Severina a décidé de quitter la Roumanie il y a 8 ans pour des raisons économiques. Scolarisée pendant 10 ans, elle parle français, anglais, allemand, grec et roumain, sa langue maternelle, mais ne dispose d’aucun diplôme. “En Roumanie il n’y a pas de travail, tu ne peux pas gagner d’argent, c’est très compliqué.” 

 

Avant de rencontrer ACINA, Severina et son mari ont fait les démarches pour devenir auto-entrepreneurs et avoir des revenus. “Avant je n’avais personne pour m’aider, c’était difficile. Mon mari vendait de la ferraille et moi je vendais des fleurs, j’ai fait les démarches seule pour ouvrir les deux micro-entreprises, pour qu’on paye des impôts et qu’on soit en règle. Mais le confinement est arrivé et ça a été très compliqué.” raconte Severina. L’impossibilité de travailler et la fermeture des guichets l’ont poussée à fermer les micros-entreprises. “Avant, je pouvais aller à l’URSSAF déclarer, faire les papiers, etc. Avec le confinement il fallait tout faire en ligne, mais je ne savais pas comment faire et personne ne voulait m’aider. J’habitais dans le 77, j’ai cherché des assistantes sociales mais je n’en ai pas trouvé. Après l’expulsion du bidonville, nous sommes allés nous installer à Corbeil-Essonnes et c’est là où j’ai rencontré ACINA.” explique-t-elle. 

 

Séverina a rencontré ACINA début 2021, sur un bidonville à Corbeil-Essonnes. “J’ai vu ACINA sur le terrain, je ne sais pas combien de fois, peut-être 20 fois, mais je ne voulais plus d’aide à ce moment-là, j’étais très découragée, ça faisait 3 ans que je cherchais quelqu’un pour m’aider et personne ne voulait. J’ai rencontré Nathalie (NDLR : coordinatrice de l’antenne d’ACINA dans le 91) en février 2021. Elle m’a demandé pourquoi je ne voulais pas d’aide, j’étais trop découragée et je lui ai dit que de toute façon le bidonville allait être expulsé, que nous allions devoir partir. Je ne voyais pas comment ils pourraient m’aider, comment ACINA allait pouvoir me suivre. Nathalie m’a expliqué que malgré l’expulsion ACINA pouvait suivre mon dossier et c’est ce qu’ils ont fait.”

 

Depuis juillet 2021, Séverina et sa famille ont dû changer quatre fois de lieux de vie, ballotés au gré des expulsions. “Nous étions à Corbeil-Essonnes, le bidonville a été expulsé. Nous sommes allés vivre à Longjumeau chez une amie française qui connaissait notre situation, mais on ne pouvait pas rester longtemps. Nous sommes retournés à Corbeil-Essonnes et nous avons reconstruit une baraque sur un bidonville. Une semaine après, il a été expulsé. Nous sommes ensuite allés à Brétigny-sur-Orge, mais là-bas, la police est venue alors nous sommes partis et nous sommes venus ici à Villebon-sur-Yvette. C’était très dur.” nous confie Séverina.

 

Pour autant, Séverina a continué à être suivie par ACINA, elle nous explique qu’elle eu plusieurs rendez-vous avec Solenn Daniellou (NDLR : Travailleuse sociale spécialisée en insertion professionnelle dans l’antenne d’ACINA en Essonne) “elle m’a aidé à faire mon CV, à postuler, et j’ai rapidement trouvé un travail.” Cinq mois plus tard, Séverina a été embauchée en CDD comme préparatrice de commande à Brétigny-sur-Orge. 

 

Au fil de la discussion, Séverina nous explique les nombreuses difficultés liées à la vie en habitat insalubre : explusions, scolarisation, discrimination, maintien en emploi, précarité des conditions de vie, autant de combats qu’affrontent Séverina et sa famille quotidiennement. “J’ai rencontré beaucoup de difficultés pour inscrire ma fille à l’école dans plusieurs villes. On me disait que ce n’était pas possible parce que je n’avais pas d’adresse, on me demandait toujours plus de papiers. Une bénévole m’a aidé la première fois à inscrire ma fille, elle avait pris tous les papiers nécessaires, et ça a finalement marché grâce à la loi et le décret obtenu par École pour Tous.” Séverina nous explique par la suite que pour la deuxième fois, elle a réussi à inscrire sa fille à l’école seule, malgré les difficultés. “Ils ont d’abord refusé mais j’ai parlé de la loi que je connaissais cette fois-ci pour expliquer que c’était illégal de refuser. On me disait qu’on allait me rappeler pour un rendez-vous, ça n’arrivait jamais, j’appelais tous les jours. On me demandait toujours si j’avais une association qui m’accompagnait, je leur disais que oui mais que ce n’était pas la question, que je connaissais la loi et les démarches à effectuer. J’étais fâchée. Aujourd’hui ma fille est scolarisée, il y a peut être une vingtaine d’enfants sur le bidonville, c’est la seule qui va à l’école, les autres parents se sont découragés face aux difficultés.” raconte-t-elle.

 

De son côté, actuellement en arrêt maladie pour cause de sciatique, Séverina nous explique que le travail “se passe très très bien, tout le monde est très gentil. Mais c’est dur, avec les expulsions, ce n’est pas très agréable d’aller au travail en ne sachant pas ce qu’il peut se passer à tout moment, des fois j’ai voulu laisser tomber à cause des expulsions.” Selon un rapport de l’Agence des droits Fondamentaux de l’Union Européenne (FRA) de 2020 concernant les personnes roms, 37% des personnes (20-64 ans) qui ne cherchent pas d’emploi se déclarent résignés du fait de leur appartenance ethnique réelle ou supposée. La résignation, qui découle du découragement et de la perte de confiance, est ainsi l’un des facteurs les plus importants derrière les problèmes de santé et la garde d’enfants.

 

Séverina poursuit sur la difficulté des conditions de vie “C’est très très dur, on est pas toujours propres car on a pas les conditions, j’essaie, j’essaie on fait au mieux, mais nous n’avons pas d’eau. Ma fille veut une toilette tous les jours pour aller à l’école, mais parfois je ne peux pas. On a pas d’électricité, on a pas de chauffage en hiver, il fait très froid, c’est très dur et je suis fatiguée. Je ne désire qu’aucune personne ne soit dans notre situation.”

 

Aujourd’hui, Séverina vit toujours sur un bidonville, en passe d’être expulsé. Elle poursuit son CDD et espère qu’il soit prolongé par la suite. Sa fille est scolarisée en CP à proximité du lieu de vie et Séverina espère qu’elle n’aura pas encore à changer d’école à cause d’une expulsion. “Ma fille a pu rentrer en octobre après les difficultés d’inscriptions, je n’avais pas d’argent pour le cartable mais j’ai fini par en trouver un pas cher. Ça se passe super bien, elle apprend à lire, les mathématiques, elle est très contente et la maîtresse est enchantée de son travail. Ça se passe très bien avec les autres enfants.” Séverina espère que le bidonville ne sera pas expulsé prochainement “La police est venue nous avons une convocation pour le 9. Je veux que ma fille puisse rester à l’école, elle a déjà perdu 1 mois à la rentrée, j’espère qu’elle pourra y rester. C’est dur pour les enfants, ils ont peur à chaque nouvelle expulsion.” explique Séverina.

 

Pour l’avenir, Séverina aimerait “avoir un appartement, même une chambre ça suffirait !” Elle souhaiterait également continuer à travailler pour gagner de l’argent et dans le futur “je veux faire une formation pour apprendre mieux encore le français et trouver un autre travail, je ne sais pas ce que je veux faire, mais j’aime parler en public, j’aime être avec les gens et les aider.” Séverina aide régulièrement les gens autour d’elle, son très bon niveau de français l’amène à être régulièrement sollicitée “j’aide beaucoup autour de moi, pour accompagner aux rendez-vous, pour les papiers, j’ai même accompagné ma voisine jusque dans la salle de naissance la semaine dernière !” dit-elle en souriant.

 

Séverina souhaite également que sa fille poursuive son parcours scolaire “Elle est très intelligente, j’aimerais qu’elle puisse faire des études, c’est pour ça que je me bat pour l’inscrire à chaque fois, je ne veux pas qu’elle rencontre les mêmes difficultés que moi, qu’elle ait la même vie. Moi j’ai cherché, cherché, je me suis découragée, mais c’est ACINA qui m’a convaincue et m’a aidée à reprendre confiance en moi.” Séverina poursuit et déconstruit certains préjugés tenaces “J’ai entendu beaucoup de fois “ah les roumains ils se marient vite”, moi je ne veux pas que ma fille se marie tôt, j’aimerais qu’elle fasse des études, mais vous savez, beaucoup de parents qui vivent dans la même situation que nous sont analphabètes et faces aux nombreuses difficultés ont abandonné, ont baissé les bras. Alors les enfants font comme leurs parents et se marient jeunes et font des enfants. Mais les générations ont évolué, ce n’est pas une tradition.” 

 

En octobre 2021, Séverina s’est rendue à la Commission Nationale de la Délégation Interministérielle à l’Hébergement et à l’Accès au Logement aux côtés de Solenn Daniellou et Sarah Berthelot (NDLR : directrice générale d’ACINA). “C’était très bien, j’ai vu qu’il y avait des personnes qui voulaient nous aider. J’ai pu parler, expliquer mes conditions de vie, mais je me demande ce qu’il va se passer. Moi ça fait des années que je vis comme ça, j’aimerais beaucoup que l’on puisse avoir un petit appartement, je pourrais payer 200 ou 300 euros par mois, notre demande de logement social est en cours. Là tous les jours on est en danger et on ne sait pas ce qu’il peut se passer. Mais j’ai été enchantée d’y aller, ça s’est très bien passé, j’ai vu qu’on nous donnait de l’importance, que ce n’était pas toujours facile, qu’il n’y avait pas beaucoup d’associations et les gens ne peuvent pas toujours être bénévole il y a des bons coeurs mais il faut pouvoir gagner de l’argent, il faut des assistances sociales.” raconte Séverina.

 

Nous remercions chaleureusement Séverina d’avoir accepté de nous livrer son histoire. Celle-ci reflète les nombreuses difficultés récurrentes auxquelles font face les familles accompagnées par ACINA, et les combats quotidiens des familles pour l’accès à des vies décentes.